La Création

Les miracles qui furent longtemps la manifestation de la Providence sont devenus un poids pour la chrétienté, ils furent pourtant les meilleurs alliés de la foi, Saint-Augustin les voulait comme preuve du triomphe du christianisme sur le paganisme. L’Église en reniant ce qui était le fondement de son dogme a commencé sa longue décadence. Le Christ ne faisait-il pas des miracles ? La multiplication des pains, la  rémission des malades,  la résurrection d’entre les morts : dès que l’on prend des distances avec les miracles, on prend des distances avec la foi.

Comment en moins d’un siècle le miracle enfant chéri de la foi pendant près de deux millénaires devint-il une source d’embarras ? 

Comment la Création est-elle devenue secondaire devant la Révélation et la Rédemption ? L’implacable essor des sciences naturelles, leurs exigences de preuve, de certitude en fait, a finalement moins joué que l’intrusion de la science historique qui a décrédibilisé  la conception chrétienne de Création, l’idée d’évolution lui a porté un coup fatal.

Le temps vulgaire s’est imposé, et l’horloge, nouvelle idole, est venue décorer les clochers des églises. En croyant s’imposer, comme l’empereur de Chine, maître des horloges,  l’Église n’a fait que renforcer le temps de la causalité et dépérir celui des miracles.

Schelling avait pour projet de raconter l’histoire des manifestations de Dieu au cours des trois grandes époques : le passé, le présent et le futur. Les âges du monde :

  • Le passé est connu, le présent est constaté, le futur est pressenti.
  • Le connu est raconté, le constaté est exposé, le pressenti est prophétisé.

Tout ce qui est de l’ordre du récit est accompli, notre cosmologie moderne constate qu’il y a eu un début de l’univers et du temps, un commencement à partir d’une singularité, il fut un temps où la conscience humaine n’existait pas, il y eut une naissance de la conscience. Le terme de singularité, l’évitement de la question de la naissance de la conscience sont des aveux d’impuissance de l’entendement et les a priori de la raison n’apportent pas de réponses à l’évidence qu’il y a quelque chose plutôt que rien, et laissent les trois êtres de la réalité élémentaire (Dieu, le monde, et l’homme) enfermés dans leur autosuffisance. C’est la Création qui rompt cet isolement, voici ce que dit Franz Rosenzweig à ce propos :

« Dans la création de Dieu, commencement de son extériorisation, s’extériorise par conséquent sa puissance divine, enracinée dans sa vitalité grâce au Non primordial. Mais cette puissance, issue de la liberté divine, et donc de son Non primordial, surgit autrement, non plus comme Non, mais comme Oui, et donc pas comme « acte » singulier, qui s’arrache de Dieu dans le spasme de l’autonégation, mais comme attribut paisible et infini, par essence exposé dans le durable. […] Le Dieu qui est visible dans la Création peut tout ce qu’il veut ; mais il ne veut que ce qu’il doit vouloir de par son essence. »

À l’autre extrémité, la Création fait sortir le monde de son repliement sur soi :

« Le rapport que nous cherchons entre le monde et le Créateur n’était pas du côté du monde d’avoir été créé une fois pour toutes ; c’était plutôt sa révélation continue comme créature. Pour le monde, ce n’est donc pas son entrée en scène comme Création, mais comme Révélation continue comme créature. […] La conscience du monde d’être créature, donc sa conscience d’être constamment créée, s’objective dans l’idée de providence divine. »

« Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin: ce fut le sixième jour. » (Genèse 1:31 NEG79)

Dans la tradition hébraïque, le « très bon » c’est la mort ; au sixième jour, Dieu ne dit pas que cela était bon comme auparavant, mais que cela était très bon. C’est l’accomplissement de la créature, mais c’est aussi le miracle de son renouvellement, la Révélation de la Création.

Je ne sais pas si Jung avait lu Rosenzweig, mais il disait à peu près que ce qui l’intéressait ce n’était pas Dieu mais son sceau apposé sur l’homme, son individuation, son chemin vers le ‘très bon’ hébraïque.

 Ce n’est pas en soi la lâcheté de l’Église qui a vidé les églises, mais bien plutôt son oubli de la Création.

En réponse à l’article de Causeur sur la lâcheté de l’Église.

 

3 réflexions sur « La Création »

  1. C’est la lâcheté de l’Église qui a vidé les églises ? Et qu’en est-il des prénoms du calendrier que l’on ne donne plus aux enfants français ?
    Ça n’a rien à voir avec de la lâcheté, c’est le fruit de 200 ans de sécularisation en France, parfois forcée, parfois consentie, sous l’effet du discours intégrateur de la République qui s’est transformé en discours exclusif et excluant :

    Salaud de pauvres ! surtout selon l’idéologie libérale-libertaire. Tous ces pauvres, ces gueux, ces « riens », ces sans-dents, ces déplorables, bref ce peuple qui refuse de rentrer dans les cases du progressisme radieux, quel scandale ! On peut être un pauvre et un brave type selon feu Glucksmann, à condition de ne pas se plaindre d’être dépossédé de ce que l’on manque en accusant les riches d’en être la cause, et d’accepter son sort avec résignation et stoïcisme : ou autrement dit l’acceptation de la servitude volontaire et le confort des élites sécessionnistes dans leurs bunkers des grandes métropoles, que vient perturber le mouvement des GJ. Comme ça fait mal à son ego d’élite déconnectée du réel, on leur fait encore plus mal en les réprimant avec une violence que vient corroborer un rapport d’Amnesty International qui dénonce « le recours excessif à la force par des policiers » pendant les mobilisations des gilets jaunes. Oui effectivement l’attitude de Macron est bien peu charitable et peu chrétienne, à croire que ce type n’est pas très catholique ! Après avoir détruit l’Église, la République veut désormais détruire son peuple ou le remplacer…

    1. Vous savez que nous ne sommes pas vraiment d’accord sur le thème du libéralisme. L’essor de l’esprit scientifique et ses causes ont des racines bien plus profondes qu’une doctrine politique qui est ou se veut une nouvelle étape de la domestication de l’homme par l’homme.

  2. Certes les causes sont profondes et Heidegger en parle certainement mieux que moi. Globalement je pense que l’humanisme est destructeur et je le résumerais ainsi :
    Je ne suis pas sûr avec le recul du temps présent et de ses atrocités, que l’Homme fut en situation d’exiger quoique ce soit des dieux comme « un juste retour » des sacrifices qu’il leur offrait, une créature si vile et si injuste intrinsèquement qui cachait bien son jeu pour les trahir le moment venu ! Mais voilà que désormais grâce à la sécularisation de ses aptitudes intellectuelles et l’humanisme, il se retrouve comme « maître et possesseur de la nature », avec un jouet qu’il exploite sans vergogne jusqu’à épuisement ; pas sûr cependant que l’Homme lui-même y ait gagné au change : si la planète qui lui sert d’asile commun avec ses pairs se transforme en caillou stérile sans que sa technologie qu’il divinise, lui permette de se sauver et d’en exploiter d’autres.
    Cependant pour en revenir au libéralisme, l’argent mal redistribué met évidemment à l’abri de ses conséquences ceux qui sont ses représentants les plus emblématiques ou ceux qui en vantent les mérites et en font la publicité, sinon comment le système se pérenniserait-il ? Mais le système se pérennise désormais un peu à vide dans le domaine de la représentation (avant tout les médias qui en font la publicité, une certaine culture, un certain art propagandistes), et non plus dans la réalité des peuples dans leur sève : ce que traduit la montée des crises actuelles dans les pays historiquement les plus démocratiques qui soient : Brexit, élection de Trump, crise des GJ…
    C’est une propagande encore plus pernicieuse que la soviétique ou même encore fasciste, car elle cherche à abolir chez l’individu toute intimité ou liberté de conscience, c’est une propagande qui s’insinue dans les consciences et qui a l’apparence de ne pas s’imposer par la force, son principal moteur est la cupidité des acteurs.
    Le souvenir d’Hommes qui s’unirent et firent preuve de solidarité pour vaincre la barbarie nazie, au nom de cette doctrine mais aussi du communisme, nous fait croire encore un peu en cette idéologie qui est en réalité une illusion du Bien.

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