L’oeil qui voit Dieu

« Tu  aimeras l’Éternel ton Dieu de tout ton coeur, de toute ta personne et de tout ton pouvoir »

Lorsque Moïse transmet à son peuple la parole de Dieu il commence par ce commandement paradoxal. Comment peut-on commander d’aimer ?

Maître Eckhart disait : « L’oeil par lequel je vois Dieu est l’oeil même par lequel Dieu me voit. Mon oeil et celui de Dieu ne sont qu’un, un seul et même regard, une seule et même connaissance, un seul et même amour. » C’est une forme de paraphrase du premier commandement, seul celui qui aime peut commander d’être aimer en retour. C’est le sens de la Révélation, révélation d’une réalité transcendante en nous, naissance de la conscience.

En voyant Notre-Dame en feu la peine et la colère m’ont aveuglé. Mais qu’est-ce qui brûlait devant moi  sinon l’oubli du commandement d’aimer celui qui nous élève. Ce qui brûlait devant nous, c’était l’oeil par lequel nos ancêtres voyaient Dieu collectivement, ce qui brûlait c’était la spiritualité qui forge les nations autant que les hommes. Ce qui brûlait brûlait depuis longtemps déjà, mais nous ne le voyions pas, trop occupés à nous perdre dans les choses.

Nous sommes nombreux à pleurer sous les ricanements, mais savons-nous ce que nous pleurons ? Peut-on reconstruire ce que nous brûlons depuis si longtemps comme nous reconstruirons Notre-Dame ? Elle représente l’âme de la France, Dominique Vener a commis l’ultime sacrilège en se suicidant devant son maître-autel, puis les femen sont venues parachever son oeuvre, mais ne vendions-nous pas déjà notre âme en laissant des flots de touristes s’y répandre durant les offices ? N’était-ce pas le signe que nous la considérions déjà comme une chose parmi d’autres, un peu plus belle peut-être, un peu plus majestueuse. D’une certaine façon le geste de Dominique Vener était peut-être plus digne que ce que nous commettions depuis si longtemps. Au fond qu’importent les pierres si vénérables soient-elles si elles sont redevenues de pauvres choses ?

Sur quoi Dominique Vener par son geste si choquant voulait-il attirer notre regard ?  Peut-être fallait-il que Notre-Dame brûle pour que nous le comprenions : la France se meurt comme l’Europe toute entière. Elle se meurt car nous laissons se consumer en nous l’oeil par lequel nous voyons Dieu. Peu importe après tout, nous profiterons encore un peu des choses puis nous retournerons au néant, l’autre nom de Dieu pour certains. Pourtant notre coeur s’est serré, certains ont pleuré, quelque chose a bougé en nous. Peut-être, plus sûrement que le suicide de Dominique Vener, cet incendie terrible marquera-t-il une renaissance. Les trésors de la cathédrale sont sauvés, les beffrois ont tenu, le grand-orgue comme les vitraux des rosaces ont  miraculeusement été épargnés.

On sent que le vieux peuple de France ne veut pas mourir, que son pouls bat encore, on pouvait le sentir sur les ronds-points. La France peut vivre encore, veut vivre encore. Elle n’est pas inéluctablement condamnée, son destin n’est pas de se dissoudre dans une Europe bureaucratique dirigée par des épiciers. Pour qui veut voir les signes, quelque chose s’est produit hier qui tient du miracle : Notre-Dame, en début de semaine sainte a échappé au pire, sans qu’aucune vie ne soit à déplorer. En dépit de l’impéritie de nos gouvernants depuis plus de quarante ans elle se tient encore debout au coeur de la France malgré ce gigantesque incendie dont on pensait qu’il ne laisserait que des cendres.  Comment douter que nous puissions à nouveau reconstruire notre patrie ?

Bien sûr, certains dommages sont irréparables, mais l’essentiel a été sauvé par des Français courageux qui, en dépit du manque de moyens, n’ont pas hésité à exposer leur vie pour sauver le coeur de la France. Les pompiers de Paris méritent notre gratitude la plus profonde, ils sont l’exemple de ce vers quoi nous devrions tendre. Un caporal-chef des pompiers de Paris touche, à l’indice exceptionnel, à peine deux-mille euros bruts par mois, ça laisse rêveur. Ils ne le savent peut-être pas mais qui peut douter qu’il y ait un oeil en eux qui voit Dieu, un oeil qui les pousse à se transcender, cet oeil même qu’il est urgent d’ouvrir en nous ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *