Gilets jaunes : pourquoi je les aime toujours

Cyril Bennasar, un de mes auteurs préférés sur Causeur a écrit un article sur son désamour des gilets jaunes. Beaucoup de ses arguments résonnent en moi : comment est-on passé d’un mouvement qui réclamait une baisse des taxes, qui demandait où passe le pognon de nos impôts, qui exprimait son ras le bol de l’islamisme et de l’immigration incontrôlée, comment donc est-on passé de ce mouvement de révolte du peuple français au discours formaté de la France Insoumise et de la CGT ? C’est une question importante mais c’est aussi, comme le dit très bien Stéphane Germain dans un excellent article, plus certainement le reflet de ce que disent les médias que de ce que pensent réellement les gilets jaunes.
Je ne sais pas sur quel rond-point se rendait Monsieur Bennasar, mais sur le mien je ne retrouve pas ce qu’il décrit. Bien sûr, la FI fait de l’entrisme, bien sûr les gens de gauche parlent plus fort, se sentent plus à leur aise dans ce genre de situation, et bien sûr les gens tendent à retomber dans l’ornière des revendications habituelles, mais c’est s’arrêter à la surface des choses que de se borner à un tel constat. Je trouve aussi qu’il est injuste de se moquer des mères célibataires qui justement donnent de l’âme à ces ronds-points. Comment ne pas entendre à quel point les gens pestent contre l’islamisme et l’immigration ? Mais sur les ronds-points comme ailleurs la police de la pensée veille et il se trouve toujours de bonnes âmes pour rappeler les délinquants à l’ordre. Il suffit au policier de la pensée de dire, par exemple : « mais ils sont comme nous victimes de l’ultralibéralisme », et le fautif se tait quand il n’opine pas pour éviter d’être jugé raciste.
Tout doit dépendre de là où l’on se trouve, chez moi, les bien-pensants sont très actifs mais parfois au cours d’une conversation il suffit de dire que l’immigration nous coûte un bras pour entendre des « c’est pas faux », expression qui, par ces temps de terrorisme intellectuel, veut tout dire. Je n’ai pas vu non plus de ces révolutionnaires patibulaires que décrit Chateaubriand, bien sûr quelques fois les esprits s’échauffent et la politique d’une incroyable brutalité menée par M. Macron conforte les gens dans l’idée qu’il ne faut pas se laisser faire, et samedi après samedi ils y retournent et c’est admirable. Nos représentants sont un motard, boulanger de son état, et sa femme : ils sont épuisés, sans arrêt sur la brèche. Je voudrais, à ce propos, dire que l’ironie sur les mères célibataires de notre charpentier est mal venue : oui, il faut une sacrée énergie et un sacré courage quand on travaille à temps plein pour revenir ainsi chaque semaine se colleter avec une police qui a visiblement carte blanche pour se faire du gilet jaune.
Nul doute qu’il doit y avoir de meilleurs ronds-points que le mien et de pires aussi, ce que je reproche à Monsieur Bennassar c’est de passer à côté des choses et de déserter un lieu où, quoi qu’il dise, se passe quelque chose d’important. Il est bien sûr évident que tourner le dos aux gilets jaunes parce qu’ils ne pensent pas comme soi, c’est laisser le champ libre aux tenants de la France Insoumise et de la CGT. Pour une fois des gens de toutes conditions se rencontrent, se parlent, n’est-ce pas ce qui compte ? N’est-ce pas le lieu où il faut être justement pour défendre son point de vue, pour battre la bien-pensance en brèche ?
Oui, l’entrisme de gauche auquel nous sommes tellement habitués, le terrorisme intellectuel, les vieux réflexes revendicatifs existent chez les gilets jaunes. Oui, il y a chez eux des gens de gauche prêchi-prêcha. Oui, les opinions sont diverses. Mais moi je les aime les gilets jaunes, comme ça, tels qu’ils sont. Je les vois comme les décrit Slobodan Despot dans un émouvant article écrit il y a quelques semaines. Morceaux choisis :
« Le soulagement que c’était de voir des bonnes bouilles de provinciaux à l’Alma ! Des gens ordinaires, rieurs, roses de froid. Face à ces masques de cendre renfrognés, les Parisiens… »
« Dans les zones commerciales où il ne subsiste plus un seul bistrot, le rond-point est devenu le lieu de la sociabilité. On a tout le temps. On apporte des petits gâteaux, on se verse du café et l’on en donne aux passants. » Et la parole se libère soudain. Et l’on découvre en écoutant que ce « populo » est moins idiot qu’on ne le dépeint dans les bandes dessinées. Que son inarticulation et sa maladresse elle-même lui ont été imposées d’en haut, comme un tatouage de serfs. «Depuis des décennies, la parole saine même si maladroite, l’expression du malaise ou du chagrin, de la crainte ou de l’enthousiasme est perçue comme nauséabonde. »
J’ai trouvé très triste que Madame Lévy et d’autres comme Monsieur Bennassar les considèrent avec une telle hauteur, un tel mépris à peine dissimulé (les mères célibataires).
Moi, j’aime les gilets jaunes même s’ils peuvent m’énerver, même s’ils ne sont pas toujours sympathiques, même s’ils se demandent parfois ce que je viens faire sur leur rond-point. Je les aime comme j’aime la France, comme j’aime les miens, avec leurs grandeurs et leurs petitesses.

2 réflexions sur « Gilets jaunes : pourquoi je les aime toujours »

  1. Merci ! C’est un beau texte.
    Je ressens un peu la même chose que vous devant tous ces gens qui veulent absolument classer ce mouvement c’est-à-dire le réduire alors que sa spécificité c’est bien d’être protéiforme.

    1. Merci à vous Guenièvre. Oui, on sent aussi que les gens éduqués se lassent du mouvement et qui veut tuer son chien… Maintenant il est vrai que l’entrisme de la France Insoumise est insupportable, le pire est qu’ils sont de toute bonne foi : ils ne se rendent pas compte qu’ils font fuir beaucoup de gens, en particulier les artisans et les petits patrons.
      Ce soir, nous avons une réunion de coordination et la question de l’alliance avec l’intersyndicale sera posée, je crois que beaucoup de choses vont se jouer là…

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